Tout débuta il y a fort longtemps et les souvenirs de cette journée se sont effacés en poussière.
Poussière d’ange ou de démon, emportée par la tempête tumultueuse des vents, son destin fut scellé cette nuit -la.
Poussière qui renaît de ses cendres par Lui, cet inconnu,
rencontré au hasard de son havre de paix.
Mais pouvait elle vraiment penser qu’il y avait un hasard ?
On dit souvent que le hasard fait bien les choses, mais n’est ce pas plutôt le hasard du temps.
L’inconnu l’avait cherché et l’avait retrouvé pour lui rendre ses souvenirs.
A la lueur de la lune, l’histoire qui lui conta la laissa perplexe….
Lhaorens est née dans un village dont le nom n’est guère important . Les cinq années les plus tendres de son enfance s’y sont déroulées, entourée par l’amour de ses parents, respectivement taverniers, et de ses aînés, un frère et une sœur dont elle n’a plus de nouvelles.
Elle n’a hélas aucun souvenir de cette période, les noms de ses proches lui échappent autant que leurs visages. Lui-même n’a pu m’en dire plus sur eux.
Elle les imagine en s’inspirant des étoiles qui éclairent son fin visage…
Mon père devait être un grand homme, robuste pour pouvoir débiter le bois qui alimentait l’âtre de la cheminée. Un homme accueillant, qui aimait recevoir ces voyageurs perdus à la recherche d’un gîte pour passer la nuit. Un homme de poigne qui menait sa famille dans l’amour des siens. Son physique a peu d'importance, seul son tempérament compte pour elle.
Ma mère …... cette douce femme devait sentir les fleurs et la confiture. Une effluve d’odeur m’emporte vers cette vision.
Une mère tendre et attentionnée qui restait de longs moments assise à la longue table de chêne, à nous conter des histoires.
Elle savait nous accorder des câlins lorsqu’un terrible chagrin nous envahissait.
Toujours la pour nous border la nuit tombée, et veiller sur notre sommeil.
Mais cette nuit la, ils n’étaient pas là …est ce un reproche… plutôt une amertume qui m’envahit et me donne le vertige….
Mais revenons à l'histoire du hasard.
La journée avait été orageuse, l’air était remplit d’une atmosphère pesante.
Les vêtements collaient à la peau et la moiteur de cette journée semblait rendre les voyageurs hagards,
mues par une magie maléfique.
Le panneau en bois portant le nom de la taverne « Le cavalier boiteux » grinçait au gré du vent.
L’auberge, mélange de pierres et de bois ou courait la vigne vierge, tenait place au carrefour des 3 héros.
Isolée de tout, elle accueillait les aventuriers perdus dans la campagne.
Sa réputation n’était plus à faire, on y trouvait le gîte et le couvert.
De nombreux habitués s’attardaient dans ce lieu où respirait une ambiance familiale et feutrée.
Cette nuit la, l’auberge était complète. La grande salle vivait du tumulte des voyageurs festoyants.
Les chandeliers éclairaient tous ces visages qui échangeaient des propos anodins sur le roi et ses dernières conquêtes.
Mes parents vaquaient le long des tables pour servir faisans et bières. Les verres trinquaient, les mâchoires mastiquaient. L’euphorie présente dans les lieux s’arrêta nette lorsqu’un homme poussa la porte.
Un mal aise s'empara de la salle à l’entrée de cet homme.
L’homme portait une cape miteuse, qui avait due être rouge dans son temps. Une ample capuche masquait ses traits, mais on pouvait deviner un regard d’épervier, scrutant l’ensemble des convives réunis dans la grande salle.
Il était plutôt petit et trapu. A sa taille, il portait une bourse verte parsemée de dorure et une hache érodée, dont l’utilisation devait être coutumière.
D'une voix stridente et chevrotante, il s'adressa au tavernier :
« Je cherche un gîte pour la nuit. Je suis sur que tu as une chambre à me donner aubergiste »Mon père, croisé le regard de son épouse et après une hésitation, lui répondit:
« Hélas voyageur, je n’ai plus aucune chambre de disponible.
Soit tu poursuis ta route de cent lieux, soit j’ai l’écurie à te proposer »
L’homme émit un grognement
« soit ! L’écurie me conviendra si tu n’as que ça a proposé à un pauvre marchand comme moi.
Mais je t’avoue être bien déçu par cette proposition.
Sers moi à boire et à manger au lieux de me toiser de la sorte ! »Le tavernier frémit et donna des ordres pour que l’on apporte à la table de l’étranger de quoi se restaurer.
L’homme ôta sa capuche et défit l’attache qui tenait sa cape, qu’il retira prestement. Un murmure se fit dans la salle, outre un visage inamical, il était bossu....
Passée la surprise, les discussions reprirent bon train.
L’inconnu s’installa et trempa ses lèvres dans sa chope. Son regard fouillait chaque voyageur. Il s’attardait plus ou moins devant les minois et les décolletés des jeunes campagnardes. Il semblait chercher quelque chose ou quelqu’un.
Une tablée d’aventuriers observait l’attitude du bossu. Ils échangeaient entre eux des mots inaudibles pour le tavernier qui passaient à coté d’eux.
Mais celui-ci sentait que quelque chose allait se dérouler.
Les trois hommes, qui s’étaient enivrés plus que de raison, se levèrent et se dirigèrent vers la table du bossu.
« Bossu ! Tu ne vois pas que tu gènes notre compagnie…tu ferais mieux de déguerpir sans tarder ! »Le bossu leva les yeux et répondit froidement :
« je gène peut être que votre compagnie, mais je suis bien ici, et ce n’est pas trois gueux comme vous qui va me faire partir »
« Tu nous fait pas peur bossu, sors de cette auberge pendant qu’il en est encore temps » répliqua un des trois hommes.
« Des menaces ?
Mais peut être ne savez vous pas qui je suis, jeunes puceaux »L’un des trois hommes, outré par cette insulte cria :
« Nous savons qui tu es !! Tu es le bourreau du démon qui vit en toi, nous pouvons sentir ta magie malsaine jusqu’à notre table. Tu apportes le malheur sur cette auberge, sors d’ici avant que je te châtie »Un silence de mort s’installa dans la grande salle. Tous les visages étaient tournés vers le bossu.
L’aubergiste s’avança, et demanda aux protagonistes de se calmer. Ses paroles semblaient vaines et l’agitation commença à s’emparer des voyageurs.
Une hystérie générale semblait s’être installée dans l’auberge, les gens criaient, les menaces contre le bossu fusaient des quatre coins de la pièce.
L’aubergiste, sentant que la situation lui échappait, s’approcha du bossu et lui demanda de quitter les lieux.
Le bossu muet regarda mon père. Il se leva, prit son temps pour remettre sa cape et s’approcha de la porte.
Il tourna la poignée, mit un pied dehors, puis se retourna et murmura en regardant l’aubergiste droit dans les yeux.
« Ma vengeance sera terrible, tiens toi prêt à souffrir l’ami … »Le vent claqua la porte sur le bossu.
Les voyageurs se regardaient en se demandant ce qui avait pu les faire réagir de la sorte.
Désappointés, ils prirent leurs vêtements, payèrent leurs repas et montèrent dans leurs chambres en veillant à bien tirer le verrou derrière eux.
La nuit était redevenue calme. Le cri du hibou résonnait dans les ténèbres. Les arbres frémissaient, et seul des ronflements remplissaient l’auberge.
L’aube allait se lever. Ma mère se leva pour préparer petits pains et sucreries. L’odeur réveilla mon frère et ma sœur. Elle les débarbouilla au baquet d’eau posé au milieu de la cuisine.
Elle se dirigea ensuite vers ma chambre afin de me réveiller et de pouvoir ensuite vaquer à ses occupations.
Elle ouvrit la porte et resta figée devant le lit à barreau vide.
Son cri, long et perçant, retentit au-delà de la colline ….
Sur ces derniers mots, l’homme rencontré par hasard se redressa, resserra sa tunique, et parti dans le vent.
Lhaorens l’observa longuement, jusqu’à ce qu’il est disparu derrière un rocher, et elle resta seule, debout, repensant à toute cette histoire.
Au loin, l’orage éclata, et un éclair éblouissant déchira le ciel.